maximum images's size
 


loading

Elodie Antoine

WORKS   |   BIOGRAPHY en - fr - nl   |   CV






Elodie Antoine / Se greffer sur l’espace



Les pièces que l’on connaît d’Elodie Antoine font appel à des matériaux souples, tels le fil, le tissu, le papier peint, le tapis en laine ou le feutre. Il se peut aussi qu’elle travaille sur l’objet quotidien, la chaise, le cadre, l’évier, mais en transgressant leur limite. De plus en plus, Elodie Antoine tend à investir l’espace dans sa globalité par la mise en scène d’objets qui paraissent se générer par eux-mêmes. Son travail fait usage de matières textiles pour composer un univers entre l’organique et le végétal où chaque forme aux morphologies étranges semble en devenir. Explorant les potentialités des matériaux, elle laisse la multiplicité et l’excroissance advenir selon un cheminement qui leur est naturel, mais qu’elle maîtrise savamment. Proliférantes et hybrides, ces installations pourraient s’inscrire dans l’histoire des œuvres de Louise Bourgeois, Annette Messager, Eva Hesse, Dorothea Tanning ou Matthew Barney, sans l’aspect parfois morbide qui s’y rattache.

Qu’en est-il de ces dentelles aux fuseaux qui figurent centrales nucléaires, grues ou pylônes électriques ? Comment s’opère la rencontre entre un art féminin, domestique, pratiqué historiquement sous un mode mineur, et l’univers industriel masculin, phallique, s’érigeant quant à lui dans l’espace public ? Certes tous deux, comme nous le montrent les photographies de Bernd et Hilla Becher dont s’inspire l’artiste pour donner forme à ses dentelles, sont en phase de tomber en désuétude ce qui pourrait d’une certaine manière les rapprocher. Mais là n’est pas la question. En détournant les techniques féminines de leur fonction ornementale et domestique, Elodie Antoine les articule aux espaces masculins. Elle verse du féminin dans le masculin et inversement. Son bâton de rouge à lèvre auquel elle a appliqué la forme d’une mèche à béton est bien là qui l’atteste.

Elodie Antoine produit des excroissances à partir de la forme de certains objets, tels ces chaises devenues baroques et improbables dont l’assise en tissu au motif floral se déploie à la verticale en formant de grotesques bourrelets. Il s’agit d’entrer par effraction dans l’objet qui devient corps, suggérant que sa difformité ne s’arrêtera pas là, et qu’elle peut à loisir s’accroître. Les objets qu’elle conçoit sont fondamentalement anthropomorphiques et impliquent une relation d’ordre intime. Leur organicité présente souvent un caractère sexuel. Formes phalliques ou vaginales plus ou moins avouées, installation qui suggère le mouvement de l’avant vers l’arrière (Fauteuil à bascule), grand filament tel une trompe surgissant d’un cadre, éléments en tissu suspendus au plafond qui se terminent par une protubérance suggestive (Installation B-Gallery), pièces qui s’interpénètrent ou s’entremêlent (Série de chemise bleues), l’univers d’Elodie Antoine est sensuel et sexué. Par le biais du textile, matériau sexué censé renvoyer aux femmes, la masculinité est ainsi abordée qu’elle trouble les normes universelles de la domination.

Les notions d’intériorité, d’extériorité et de circulation sont constamment en jeu dans le travail d’Elodie Antoine. Ceci explique l’aspect viscéral de nombreuses pièces qui peuvent prendre la forme de tuyauteries en feutre blanc ou rouge, systèmes d’évacuation qui s’apparentent aux organes, ou se présenter comme des objets en feutre que l’artiste tranche (qu’elle dissèque ?) et qui présentent en leur intériorité des volutes qui évoquent la circulation sanguine. Et l’objet domestique se met à vivre et convoque nos peurs. Chaises, tapis, papier peint, moulures, cadres évoquent des organismes en perpétuelle mutation, biologiquement instables, animés par d’invisibles flux. Certains d’entre eux, tels les chaises, présentent au sol une multitude de petites cellules. Certes ici ce sont des objets qui mutent, non des corps, mais ils sont en cela à même d’interroger l’avenir du corps humain. Ainsi, le travail de Elodie Antoine pourrait bien rejoindre les problématiques du « posthumain » car il pose en effet la question du clonage par l’hybridité des formes présentées. Et les objets qu’elle conçoit, même s’il ne s’agit pas de machine, semblent doués qu’une vie qui leur est propre. Or il est à remarquer que si ce travail entretient une connivence avec l’idée de mutation - à laquelle s’ajoute une large dose d’onirisme issu de l’héritage des surréalistes qui furent nombreux à travailler à la déformation de l’objet domestique -, les œuvres d’Elodie Antoine ne présentent jamais un caractère morbide. Travaillant constamment sur le principe de contradiction, si cellules proliférantes il y a, c’est en tissu rose qu’elles seront recouvertes, évacuant ainsi la tendance spectaculairement facile qu’ont certains artistes à jouer sur la corde du sordide. Molécules incertaines qui composent un micro-univers, les formes d’Elodie Antoine questionnent le devenir de l’humanité en dialoguant gaiement avec l’espace d’exposition.

La démarche d’Elodie Antoine tend aujourd’hui à se confronter de plus en plus à l’espace dont elle se sert comme d’un laboratoire de recherche. Et les installations qu’elle organise jaillissent des spécificités du lieu comme si elles tendaient à faire corps avec lui. Ce peut être un travail sur le paysage, quand par exemple l’artiste se met à greffer sur plusieurs arbres et en hauteur des champignons en textile qui contaminent la forêt et se mettent à vivre en symbiose avec la nature. Ici les formes mutent réellement, gagnées comme elles sont par la moisissure et deviennent à leur tour, support à champignons. L’œuvre évolue selon sa propre dynamique, elle prolifère en parasitant l’espace. Ou bien à l’inverse, l’artiste peut travailler sur la dématérialisation, sur la quasi absence d’objet, en présentant un espace totalement évidé où seuls subsiste au plafond une multitude de moulures rectilignes, ou en forme de rosace. Faire le vide, non dans une quête de l’immatériel comme le fit Klein, mais en jouant sur les archétypes de la décoration bourgeoise du XIXème, sur ces choses que l’on ne voit plus (invisibles, non pas immatérielles) mais qui dans leur ensemble confèrent à l’espace son aspect bourgeois. Le plafond est ainsi transformé en un corps incertain et ces moulures, objets inanimés par excellence, se mettent à brouiller nos repères comme si elles ne poursuivaient rien d’autre que leur propre reproduction.
Subtilement, à la recherche du surgissement, l’artiste capte et augmente l’excroissance de ce qui advient, sans céder au spectaculaire ni à l’usage de la sur-prolifération comme modalité de remplissage de l’espace d’exposition et méthode en vogue de production artistique.

Une des toutes premières installations d’Elodie Antoine fut d’investir une salle d’hôpital remplie de lits aux côtés desquels elle plaça des baxters tricotés suivant certains stéréotypes (rose layette pour l’enfant, motif jacquard pour l’homme, etc.) dont les dernières mailles formaient la tubulure. Tout comme les dentelles des centrales nucléaires dont les fumées sont constituées par les fils, l’artiste s’inspire des particularités du médium. Elle rend ainsi visible le processus de réalisation de ces oeuvres. Si les formes des pièces et des installations viennent du médium, élément cher au modernisme, elles résultent aussi de l’espace d’exposition - ici d’un hôpital -, auquel s’ajoutent des éléments biographiques. Ainsi Elodie Antoine repousse les limites de l’art pour rejoindre le réel. Et c’est ici que sa démarche prend toute sa singularité : en partant d’une interrogation et d’une véritable maîtrise du médium pour le faire tendre vers le réel ou plus exactement vers les formes qu’il convoque. Et le réel dont il est question traite du corps et de son devenir dans toutes ses composantes : masculin, féminin, intériorité et extériorité, déformation et formation, prolifération et extension. C’est de la vie dont parle Elodie Antoine.

Nathalie Stefanov Octobre 2009